Lan Lan Hue : L’écume des mots

Cela faisait longtemps que je voulais faire un échange de texte avec Lan Lan Hue dont j’aime le blog  rencontres improbables. D’elle, j’avais aimé un texte sur la francophonie et la saveur particulière que le français , la langue, peut prendre alors. Son texte , l’écume des mots illustre cette fascination à merveille.

Voila le moment est venu et je suis heureux de l’accueillir ici

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(c) photo Lan Lan Hue

J’ai regardé l’écume s’en aller, disparaître dans le vent, dans les vagues et puis les goémons. J’ai pensé aux mots, écume flottante eux aussi, dans leur valse ritournelle. Ne dit-on pas des mots qu’ils s’envolent et ne sont que vent, vent, vent… Je les avais cueillis jusqu’à présent comme une bourrasque venue du large, fraîcheur retombée sur le monde comme par inadvertance.

Des mots se sont levés, ils ont construit d’éphémères existences. Des histoires, des anecdotes, des théâtres de marionnettes ont mêlé leurs fils. Ils ont raconté les impasses, les espérances et les déceptions. Symptômes acides, vieux restes inassouvis, dans le courant des mots, ils ont tissé leurs phrases. C’était un cours limpide, discipliné, organisé. Mais dessous, grondant dans le monde sous-marin, est arrivée une onde forte, tourmentée d’algues et de coquillages. Telle une encre noire, elle est venue racler le sable, l’éclaboussant de vide et le trouant de figures inconnues.

Goutte à goutte, s’en est allée l’écume. Et puis avec elle, les mots, doucement égrenés, un à un sur la crête des vagues.

C’est la vie en ses histoires minuscules qui se réveille en levant le regard vers l’horizon.

Nacres soleil, erre du vent, vogue le temps.

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(c) photo Lan lan Hue
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grip

Quand ou si les mots

ne font plus sens

[laissent une trace proche de l’évaporation]

qu’ils n’ont plus que la densité de la vapeur

dans le wok la cuisson de la crevette

la saveur enchante le temps de la cuisson

mais du mot que reste il ?

s’il n’y a que la trace de la fulgurance

et plus l’étoile

que l’on ne peut que soupirer

le cœur seul brille

mais l’on sait qu’il fut éteint depuis des milliers d’années

le temps n’est plus même cette enveloppe comme une peau

ni même ce mouvement qui faisait courir le crabe

ce n’est pas même un engloutissement

juste une lueur

saisi un instant dedans la capacité à voir

comme pour échapper au prédateur

la nuée dans la main déjà morte faisant sauter  au wok les crevettes

 

Crevette sautée au Wok
Crevette sautée au Wok

en attendant

Les mots sont lourds, aussi lourd que la pesanteur de l’arrêt, comment expliquer ce décalage ? le chien à l’arrêt n’aboie pas , ne détalle pas, il attend immobile que la proie bouge

là pas de proie

pas d’issue,

une immobilité seulement

due non à la fixité de la grammaire mais du fait que la proie ne bouge pas

un peintre y verrait un chatoiement un bouleversement des cimes et le feu dans les broussailles sont un tango mais la proie immobile rend impossible de se mettre à chanter, de se livrer à des excès, de jouer au dieu Pan

les muscles en se raidissant rendent possible cette quête de sens, de nouveau plus qu’en plein midi et qu’une envie de s’endormir, de se laisser aller au vague, l’attention redonne au mot la tension contenue

arrêtée attendant que passe le moment où se jeter, ultime but qui n’arrive jamais,

l’attente érode et la longue phrase luit du peu qui reste, ramenée à l’attentif face à la distance de ce qui s’obstine à ne pas bouger et se confond avec les herbes

sans chute ni départ

 

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mots-monde

ce sont les mots qui m’intéressent

m’interpellent

me font m’arrêter et remonter le cours

 

là immobile mais songeur

je me rends

compte

 

chaque mots est en soi une parcelle de la pensée,

un univers en soi sculpté trempé des pluies du temps

je m’arrête sur les mots , je traque les piste songeur

 

car je songe cela me permet de ne pas saisir,

B dirait être saisi se saisir ,

saisir tout seul comme les serres qui emportent est une voie sans issue , une fin ,

 

mieux vaut envisager et laisser courir le fil,

se tendre le long du trajet penser en trajet, le pas, le monde entier est rejoint dans le mot ce point lumineux à partir duquel voir succession interminable de rebond , la poésie défile le langage et tisse dans ce défilement s’interpose

 

le courant court

une faute de frappe détourne et une crue noie  une dérive, une rencontre

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une suite de mot ne construit pas une phrase mais détermine une orée de sens entoure la marque du pisteur

la musicalité du sens dans le monde nacrée dans la bouche désengage le monde

l’illumine

 

toujours la poésie se charge de ce poids qui est contenu, suggéré dans la langue sans qu’il n’y ait de clos ni d’espace assuré, le monde advient par ce qui n’était auparavant que mon regard mais s’offre au monde comme un souvenir informulé surgit et reprend sens ,

dans la rencontre le mot dépose les sens rencontrés et déploie le film de la vie traversé sur son seuil ramenant à soi le geste de délivrance

le mot est une carte rassemblée qui permet de se situer d’ouvrir le geste comme une main qui s’ouvre : tout s’ouvre et livre

 

l’énigme

 

ce son unique s’éploient comme une énigme de sens , le retenir au creux des mains permet la contemplation

la perte dans le renouveau

 

la symbolique du feu

l’ange

l’apparition et la musique

 

le  monde se dissous dans les ailes de l’ange,

de la flamme pure l’absence temporelle

 

la brûlure demeure

chaque mot une énigme

 

un visage une porte ,

cercle un nom d’incompréhension ferme

la peau cède à la pression

s’obtient dans le baiser

il faut être ému

féru d’étymologie

de conscience antique

 

le pécheur

près de l’arbre

se fie à l’hameçon

 

que peut bien vouloir dire ce qui est vu, à peine un sens une direction un toucher quand tout à coup s’enfonce sans coup de semonce

déflagration le sens est là

le feu prend

 

 

mots-monde tombe

Mais qu’est-ce qu’être à l »écoute

dépiéger ? ce qui se faufile en dessous

en dessous

coques de mots qui ne seraient que cela, réceptacles de nos émotions, de nos phantasmes sans responsabilité aucune, sans réponse ni épaisseur,

malléables, mallettes vides, machettes baissée

et le monde innocent

et l’émotion se dépose dans le vent

le lichen lèche la pierre à l’érosion

friable,

et non je ne crois pas du tout que les mots ne soient que des mots, les mots sont des mondes et ce sont des filets d’eau

fleuve

poisse

tombe

ils ne sont aussi que des mots

voulant dire que l’on peut s’en échapper ou en réchapper