Lan Lan Hue : L’écume des mots

Cela faisait longtemps que je voulais faire un échange de texte avec Lan Lan Hue dont j’aime le blog  rencontres improbables. D’elle, j’avais aimé un texte sur la francophonie et la saveur particulière que le français , la langue, peut prendre alors. Son texte , l’écume des mots illustre cette fascination à merveille.

Voila le moment est venu et je suis heureux de l’accueillir ici

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(c) photo Lan Lan Hue

J’ai regardé l’écume s’en aller, disparaître dans le vent, dans les vagues et puis les goémons. J’ai pensé aux mots, écume flottante eux aussi, dans leur valse ritournelle. Ne dit-on pas des mots qu’ils s’envolent et ne sont que vent, vent, vent… Je les avais cueillis jusqu’à présent comme une bourrasque venue du large, fraîcheur retombée sur le monde comme par inadvertance.

Des mots se sont levés, ils ont construit d’éphémères existences. Des histoires, des anecdotes, des théâtres de marionnettes ont mêlé leurs fils. Ils ont raconté les impasses, les espérances et les déceptions. Symptômes acides, vieux restes inassouvis, dans le courant des mots, ils ont tissé leurs phrases. C’était un cours limpide, discipliné, organisé. Mais dessous, grondant dans le monde sous-marin, est arrivée une onde forte, tourmentée d’algues et de coquillages. Telle une encre noire, elle est venue racler le sable, l’éclaboussant de vide et le trouant de figures inconnues.

Goutte à goutte, s’en est allée l’écume. Et puis avec elle, les mots, doucement égrenés, un à un sur la crête des vagues.

C’est la vie en ses histoires minuscules qui se réveille en levant le regard vers l’horizon.

Nacres soleil, erre du vent, vogue le temps.

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(c) photo Lan lan Hue

Florence Noël

mais ne perdons pas de vue nos vases communicants entre Florence Noël, moi et Haïti

© Florence Noël

retrouvez Florence sur ses sites :
Les dits de la Clepsydre
l’âme de fond ainsi que L’âme de fond nouvelle vague
sans oublier La rôtisserie des poètes,  l’atelier ‘écriture

et dernièrement une revue qui s’annonce belle : Diptyque

Ayiti ici

Vases comuniquants, principe de vie,  principe d’échange,  rapprocher les mondes, ouvrir,

« quand les murs tombent » dirait Chamoiseau,

Il  semblait évident d’ouvrir sur les événement d’Haïti, l’horreur nous le commandait et moi par gout pour cette terre de poète et de renaissance, de marronnage dont je me sens solidaire depuis si longtemps.

La réalité pouvait marronner.

Car je voulais dire Haïti de toujours, pas cet éboulement de haine, ce bouleversement

Difficile, à vrai dire, difficile même dans  « les lettres de loin en loin », difficile mais nécessaire, comment aborder Haïti ? Ayiti qui nous est nécessaire, par l’humanité que nous ne cessons de traquer pour la détruire jusque dans nos murs, c’est cela que nous devons respecter, Haïti ta voix se laisse entendre de loin, comme un tambour insistant dans le vacarme de la destruction.

Haïti, Ayiti,

Autre nom pour ici

La mer immense à traverser en l’autre sens

Tout ça je le vois dans le regard noir, vide ou  rêveur que ce pêcheur sur la plage ramène dans ses filets ou est-ce le désespoir ? la couleur de son visage monte à  ses yeux, on ne sait pas ce qu’il pense, il regarde cette mer et se souvient

Ayiti

Un cri lancé à travers la mer, la pauvreté accable, l’homme assis là est seul, on ne sait pas ce qu’il pense

Il n’empêche qu’il se relèvera, que son pas dansant dit à tous tout à  sa joie paradoxale de pauvre, qu’il l’inventera dans des chants et dans tous ses contes, le soir aux femmes à la veillée et aux enfant,

La révolte n’a pas germé
pour rien
la révolte re-germe à chaque fois


le cœur ramené d’Afrique le pousse à chanter, sous la poussière écrasante l’esprit divague s’évade c’est qu’il tourbillonne, de ces appels de la parole qui sont des ancrages, il faut entendre ces ancres lancées à bout de bras en riant, fort dans l’air pour atteindre, violemment l’autre, ici

Il y a comme une question arrachée à la terre dans ce mot, un mot sans appel mais qui pourrait être un jeu, trois sons de marelle, à cloche pied,

Tout ça c’est dans le rêve, le rêve qu’il y a dans les yeux qui vaguent

Les yeux sur cette carte postale que Kim m’a envoyé il y a bien longtemps, l’époque de Duvallier,  kim est une amie, docteur à Haïti, elle me raconte la gentillesse des gens de là-bas, elle me chante le créole, me dit qu’elle les aime qu’elle voudrait rester ici, surtout je crois parce qu’elle a le sentiment qu’eux l’aiment  bien, l’acceptent et  c’est parce qu’elle les aime, cette vitalité danse au delà de la privation, semble la nier, l’interrompt, elle en oublie le reste car elle a l’essentiel dans ce jeu d’yeux, cette extraordinaire insistance continue cette dérive.

Le soir c’est un immense conte de fée, empli de mort, celle qu’il regarde à travers la mer, la mort zombie est résistance, c’est Depestre qui le dit , le mat de cocagne est là pour tromper la mort, les cris qui dévalent interdisent  le désespoir , ils le mettent en relief,

C’est con , ça veut dire homme, comme un cri charnu qui ne désespère pas, rouge,

La terre, elle est étranglée, pas juste là dans la béance des téléviseurs, la terre est étranglée, à l’image de cette lutte qui fuit dans les mots et la magie, les sorts et les chants, la terre est désertée, l’esclavage continue, dans les mains de ceux qui prennent, qui serrent,

La vie semble un enfer

Maisons de tôle, routes ou dévale le poison, ou hante la violence, des guns couteaux ou le sang, des hordes de ceux qui ont défiés l’espoir et qui reviennent pour l’étrangler, l’égorger

Alors le rire doit fuser, désespéré

Car que faire quand même la liberté est zombie, que faire quand l’esclavage s’ accroche, quand tout se mixe pour nier une vie, quand le bourreau a un accent créole et baise dans le lit du maitre, mort

Il faut rester froid et regarder cette folie vautour, rester accroché entre les murs et défier l’histoire, regarder les puissants en face, ces faiseurs de mort, ces preneurs de vie, zombies, tortueux dans l’esprit de l’homme qui défie la folie,  « l’oiseau schizophone » plane, menace dans les méandres des mots, d’une image toujours comme un masque qui appelle, d’un rêve qui sourd dans les déchirements des gènes

Ayiti comme vie,

Nous on connait l’enfant, ce qu’on en voit
moi qui fut enfant je vois le regard, je ne sais pas bien ce qu’il dit, il connait tant de choses, de sous-couches de malheur, dans son noir de plomb la lave de l’espoir,

Ce qu’on en voit, on lui tend la main, ceux là le font par amour, parce qu’il faut que le regard fonde, parce qu’il faut faire échec, quand on ne prend pas pour prendre, rapt, abandon, je le sais j’ai été cet enfant, non , pas lui, mais un autre ce qui revient au même,

Je vois l’enfant, Ayiti, la vie doit frémir, et elle frémit car la joie est sans limite car il n’y a plus de limites, il n’y a pas de limites, elles ont été gommées, la force de croire comme une bonne blague que l’on rit au soleil qui décharne, l’enfant va repeindre le monde

Ou va mourir, ou va être tué, ou va tuer, on ne sait plus devant le regard noir de l’enfant,

L’important c’est la ronde, mais les morts nous tiennent la main, on en rit quand on ne sait plus de quelle face se tourner, pile face, noire blanche tout cela a perdu le sens, tout est rouge

Semble l’être car qu’en sait on ?

Ayiti, j’aimerai te comprendre, tu es dérive, tes murs sombres dans les failles, les déchirures de terre avalent tes enfants, le tremblement s’est fait tueur, ravage, détruit, tue, inquiète ceux qui sont au loin dans l’exil qui aimeraient être là, quand même ;

Un papillon tremble aussi

Es tu danses, conte improbable du rapt de l’amour , délire de la poésie quand la réalité entaille, on ne peut le concevoir ou avec peine, pourtant la violence quotidienne dépasse l’orgie tellurique
es tu révolte, quand les vautours tournoient et piquent à ton cadavre, un corps quand dans tes yeux se condensent l’inénarrable, l’irréparable

Se peut il qu’aujourd’hui la terre elle-même resserre l’étau, se peut il qu’une chanson rassemble ton pays qui craque, se peut il que tu vendes tes enfants, était-ce notre crime que la terre montre de sa béance ou est elle aveugle et n’a-t-elle pas de pitié,

La colère couvre encore le pays qui n’aspire qu’à chanter.
Comme le corps d’une femme enflamme de désir  les coups assassins qui s’abiment meurtris dans le mutisme,

Il reste la voix de la douceur au moment ou l’enfant s’endort. S’il n’est pas mort.