Titien, la nymphe et le Berger

john-bergerLe désir, Son désir exigeait je crois, de Titien sinon qu’il dépèce les apparences, au moins qu’il pénètre et se fonde dans la peau des choses. Or parce qu’ humain et parce que peintre, il a buté contre l’impossibilité d’accomplir un tel acte : la nature profonde, l’animal en l’homme, les poils du monde sont inatteignables, et surtout : irrépétables, irreproductibles. (…)

Les femmes que l’on retrouve dans tant de ses tableaux – ou plutot la femme, cette femme, toujours la même simple et intouchable –  rappelle inlassablement son aveu d’impuissance et sa défaite artistique – à lui, le maître. Est-ce l’inquiétude dont tu parlais dans ta lettre que ces femmes incarnent ? Lorsqu’elles sont nues,  la couleur de leur chair est de celle dans lesquelles on se noie.  Jamais corps peints n’ont tant demandés à être touchés, empoignés – comme Marie Madeleine- s’empoigne à travers sa chevelure. Et pourtant comme tous les corps peints du monde, ceux du Titien ne permettent pas qu’on les palpe, qu’on s’y plonge…

Et puis peut être peu à peu, Titien a compris que dans l’impuissance de sa peinture se cachait la possibilité d’un miracle. Grace aux poils de son pinceau – et à défaut de rendre la texture du pelage du monde –il pouvait subvertir la nature. Incapable de la reproduire, il pouvait toujours la transfigurer. Au lieu de servir les apparences, de lécher leur botte, il pouvait agir sur elle exercer sur elles son privilège. Faire surgir des bras inexistants. Plier des membres contre leur logique. Brouiller les objets jusqu’a les rendre méconnaissables. Faire trembler les contours, jusqu’à ce qu’ils représentent la matière sans contours. Gommer la différence entre les corps vivants et les cadavres. ….

La vérité c’est que la peinture du Titien est elle même intouchable, inviolable, elle appelle puis interdit. Nous cloue le bec. Peut être est ce la vengeance du peintre contre l’insupportable résistance des choses à se laisser posséder

© John Berger et Katia Berger Andreadakis (Titien, la nymphe et le berger, Fage)

erwann Rougé

…je regarde et  te regarde encore,
c’est tellement peu, tellement fragile

l’absence et la douceur, l’odeur, ce repaire
d’étoiles et d’ombres allongées en nous.

Ce quelque chose de la main et de la terre ensemble.

Inis Meiin
Ile d’Aran , sep. 92

(© Erwann Rougé, Lèvres sans voix, Unes)

01© Anne Slacik

fidelité à l’éclair

Chaque poème a quelque chose de l’éclair. Je ne dirais pas que le poème est un éclair, mais qu’il y a en lui un éclair. Tel est le point de départ, il implique une exigence, mais il est très difficile d’être fidèle à un éclair, de faire en sorte que le poème s’organise, croisse comme un organisme autour de cet éclair, cette petite illumination initiale. Très difficile qu’ensuite ne vienne pas s’y ajouter tout ce qui relève du caprice, de la virtuosité de celui qui connaît le langage. Non : il faut que les choses naissent comme naît un organisme, comme elles naissent dans un organisme ; que chaque cellule en laisse passer une autre, que chaque mot, chaque silence soient à l’origine d’un autre mot, d’un autre silence, qu’ils engendrent ce cycle, cette unité qu’est aussi un poème.
©Roberto. Juarroz.

fiji plage

Jaabi

J’aime prendre le temps quand j’arrive dans un endroit de m’imprégner du lieu, deux ou trois jours, ressentir les vibes de la nature et après je me mets à peindre me laisse autant que possible traverser par le courant et même si il reste de moi c’est cette énergie de la nature que je voudrai qu’il reste sur la toile, c’est ma recherche … (mots souvenus à peu près)

moi: oui, comme une ascèse joyeuse mais entière ainsi qu’ un retrait pour laisser exprimer le flot de la nature, ce retrait ce n’est pas rien, il suppose une douceur de l’être et un lâcher prise, toute une mise en condition et un respect du monde et de l’existence  jusque dans les matériaux utilisés, le style de vie, l’attitude face aux choses, face aux gens, une ouverture et un oubli de soi …

DSCN8655© photo Jaabi
josiesart2013

Peintures Josie Crick

l’intraitable beauté du monde !

dernier livre acheté :

l’intraitable beauté du monde , par Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau , éd. Galaade-institut du tout monde ;

le chemin continue dans l’essentiel  et dans le présent du monde ! merci Edouard ! continuons à penser et à agir ,

merci Liciter de cette superbe vidéo , à voir sur rêves à emporter

it’s here and it’s now !

happy earth hour, day, year, time ! switch it off !

Angèle Etoundi Essamba

à  acheter de toute urgence « Voile et dévoilement » , édition Cheminement , 2008 ,

livre de photographies lumineux, zanzibar et les femmes, le voile vu autrement que ne le voit Laure Adler dans le livre « femmes hors du voile « , un autre regard qui rappelle le chemin du long désir d’Ananda Dévi.

Et justement Ananda Dévi et Houria Abdelouahed signent de très belles pages, qui comme les poèmes d’Angèle E E ponctuent de mots la fournaise de la bouche voilée du regard, braise à lire et dont je livre un extrait avant de courir au Musée Dapper voir l’accrochage d’autres photos d’Angèle Etoundi Essamba au cours de l’exposition « Femme dans les arts d’Afrique » . l’éclat de la beauté me ramène à Amina, à ce rivage entrevu et définitivement accosté dans le feu de l’ancre du rêve.

Loin s’en faut. Oubliez vos croyances, vos a priori, vos préjugés : ces voiles-là ne sont pas des voiles, loin s’en faut. Aurait-on au fil des siècles, oublié le pouvoir de la vrai séduction ? Croyiez vous contempler de femmes séduisantes en feuilletant des magazines de mode ? Dans les corps émaciés, retouchés, édulcorés, cadavérisés des top modèles portant sur la bouche et au bout des seins le goût fade de l’argent , du toc, du fac-similé, du factice, croyiez-vous trouver de la beauté ? La liberté des femmes se trouve-t-elle dans cet étalage sans âme, dans ces étranges postures, dans le vide de leurs yeux écarquillés ? Tandis que les adolescentes se transforment en midinettes vite désabusées par le pouvoir des média et de la téléréalité, quelque part ailleurs s’écrit une autre histoire que peu s’attachent à découvrir.

Venez laisser Angèle Etoundi Essamba  vous la raconter. Elle vous attire dans un guet-apens. Vous n’en reviendrez pas indemne. Comment ne pas se laisser prendre à son jeu ?  A  cette séduction qui ne repose pas, elle, sur le dévoilement littéral du corps, mais au contraire sur celui qui a lieu uniquement à travers le regard. Entrez dans le monde d’une beauté à fleur de plis, au cœur des silences, au versant des secrets. Y a-t-il de plus belle séduction que celle qui se chuchote entre deux sourires, celle qui danse entre deux esquives, celle qui se dissimule dans l’ourlure d’un regard.Ce n’est pas là une beauté étalée sur la page pour être cannibalisée.  Ce n’est pas celle que l’on consomme et que l’on oublie.  C’est celle qui se procède de la magie : magie du blanc, visibilité volée  sur un banc de sable comme une aile d’oiseau marin entrevu le temps d’un battement et qui, aussitôt après, disparaîtra. Magie du bleu magnétique qui est une porte sur des rêves interdits. Magie du noir, bien sûr, qui se passe d’explication car il nous vient du temps des mythes et des sorcières qui, d’un seul regard, foudroie le voyeur et le transforme en pierre !Le blanc s’envole, le bleu s’étale, le noir s’enracine. Le noir caresse, absorbe, aspire. Vu dans la fente du noir, le bleu se vêt d’or sombre, les yeux jaillissent de la paume de la nuit, les cous s’élancent en une grâce douloureuse et les poignets s’enlacent de bijoux de broderie ou de henné. Le noir ne masque pas, il magnifie.


On peut bien sûr imaginer un autre destin derrière ces visages et ces corps dont la magie semble venir d’un lieu bien au-delà du temps, un lieu atavique et songeur que révèleront les portes cochères une fois ouvertes. Ces femmes-là ne sont pas seulement des images qui font frissonner d’une envie secrète. Elles existent dans leur monde ; elles peuvent être aussi épanouies que semblent le dire ces photographies ou dissimuler au contraire de profonds désarrois.  Chaque image fixe un éternel présent autour duquel s’éploient un destin,une existence, un passé, un futur que l’on ne saura pas. Mais ce ne sont pas les voiles sinuant sur les courbes mobiles qui condamnent ces femmes à une tragédie annoncée : seuls les hommes sont capables de le faire. Une main qui s’arme d’une gifle, une bouche qui s’ouvre sur le mépris, un quotidien qui s’appesantit sur l’épaule et la ploie, chacune d’elle peut connaître cela, et chacun de nous qui les regardons, peut connaître cela. Souffrir et faire souffrir. Il n’y a pas de frontière. Un voile ne fait pas d’elles des désemparées. Tout comme un corps librement révélé ne fait pas d’une autre une femme libre.(…)

© Ananda Devi, voiles et dévoilements

Angèle Etoundi Essamba

l’autre répond en monde

eh ! dessine moi un mouton , ,,, dessine moi quoi , la question est posé, le mouton sans digression , c’est dessine moi le monde , à quoi ressemblerai il le monde , à quoi voudrait il bien ressembler , ce jour , à des yeux qui fuse le corps en mouvement réinventant ce qu’il y a à dire du monde , de ce qui compte vraiment au dela de l’inutile des mots qui ne font que tenter ,

moi je voudrai résumer en une ligne, même pas , en un éclat ce qui a réellement d’importance et oublier ce qui obstrue , ce qui fait du bruit et emp^che l’éclat d’exister , aura vive , un prénom , un espace à l’iris qui dit tout et un geste de la main qui caresse , ou simplement l’oeil qui caresse de regarder , caresse oui carresse , car S comme un sifflement de vie qui ne fait que se deviner car il contient tout en lui , le reste se tait , et n’existe peut être même pas ,

fulgure , apaisement de l’oeil qui en oublie de regarder au loin et voit près , si près que seul la peau peut en rendre compte , baiser caresse, enlasser la couleur rejoindre en peau à peau l’immédiat du sentiment qui réuni , j’en serai presqe amoureux et surtout sans le dire car les mots déchirent , ils arrêtent ce qui voudrait fuser , ce qui bouleverfuse dans le regard , qui cet lumicouleur , cette chaleur qui danse loin si près.

© photos DANSER L’ESPOIR, élise Fitte-Duval, photographe antillaise passionnée de danse ,  africulture

http://www.au-senegal.com/Elise-Fitte-Duval.html,

xoriek (oiseaux)

© mikel Laboa, xoriek

Si nous voulons fabriquer une cage de paroles et y introduire Mikel Laboa, nous devrions nous reporter au début du XX siècle et dire :  » Il y eut une grande crise, et les peintres, les musiciens, les écrivains perçurent mieux que jamais la petitesse de leur expression. Tout d’un coup , les langages et les manières héritées du passé leur parurent faux, sinon banals et bêtement bourgeois. Puis vint la première guerre mondiale, l’une des plus  cruelles de l’histoire , suivie de Guernika, puis d’Auschwitz et ensuite d’Hiroshima, et les peintre , les musiciens, les écrivains engagèrent leur lutte contre la bête immonde de la mort en créant des oeuvres qui touchaient forcément la frontière du silence. Pour ce faire ils eurent recours à la tradition populaire, aux modes d’expression des enfants et des fous, aux formes artistiques méprisées par la haute société. Il s’agissait de sortir le langage du marasme où il se trouvait, de ne pas l’utiliser comme simple artifice , comme pure rhétorique. Ce fut le cas de Bertold Brecht, de Tristan Tzara ou de Paul Celan. Ou encore de Ungaretti ou de John Cage, de Picasso et de Dubuffet, de Roy Hart ou de Joan Brossa.

Tels de nouveaux phénix, peintres, musiciens, sculpteurs renaissent incessamment à la vie au dessus des cendres de la réalité. Mikel Laboa en fait partie, il se déplace depuis longtemps dans le monde, par tous les mondes. Mikel Laboa artiste singulier, solitaire, compagnon de tous ceux qui aujourd’hui, au début du  XXI siècle vivent aussi en crise. « 

j’ai fabriqué une cage pour y enfermer Mikel Laboa. Mais je regarde à l’intérieur, et je le vois pas. il s’est certainement envolé.

Bernardo Atxaga , livret de xoriek

L  S la caverne 2006

et la caverne est peut être le trop près d’un essaim de plume dont le battement prélude l’évasion