Haïti (avec Florence Noël)

les vases communicant le premier vendredi du mois de mars

FLORENCE NOËL s’installe aux vents de l’inspire pendant que je serais chez Pantarei (http://pantarei.hautetfort.com)

Bienvenue Florence Noël !


Il y a un mois, Lambert Savigneux et moi-même convenions de participer aux vases communicants. La thématique commune que Lambert me propose va de soi à ce moment-là, parce que le sol tremble encore du scandale de 200.000 morts haïtiens engloutis sous les ruines de leurs maisons, de leurs villes, de leur pays. Lambert sait, je sais, que deux mois après l’événement, nous ne serons plus dans « l’actualité » mais dans une forme de résistance à celle-ci, dans la zone de non information où naissent, crèvent de misère, luttent, meurent des centaines de millions de personnes partout dans le monde, juste avant le flash qu’accorde un grand drame ou juste après.

[Quelle est l’actualité de la mort ? Je ne sais pas. Question transgressive. Les morts sont comme des couches de sédiments qui, à la longue, se compactent, se réduisent, forment une fine pellicule, parfois colorée de rouge, de sable, de noir, et datable lorsqu’on coupera, quelques milliers d’années plus tard, une tranche dans la terre devenue roche. Leurs accumulations à certains endroits – Haïti, oui, sûrement ce lieu-là  –  dessinent quelques déclivités dans la mémoire, des lieux comme des abîmes ou des sommets de souffrances. D’autres comme des plaines tranquilles. Telle est la géopathie de notre monde depuis la nuit hors des temps. Pourtant, à l’ère de l’info en direct, la vague d’un tsunami efface la vague précédente, les victimes se comptent, puis la vague reflue dans un bruit promis au néant, car déjà on compte les prochaines et ces calculs de comptables de l’info ne cicatrisent pas la terre, ses béances, ses failles, ses gouffres déglutissant les os tièdes des morts d’hier, ou d’avant-hier.

Haïti, deux mois après. 12 janvier 2010 la terre fait sont travail de terre, elle bouge, glisse, râpe ses tréfonds, comme elle l’a toujours fait depuis qu’elle possède cette croûtes, ses plaques, sa tectonique. Elle ne se soucie pas des hommes. Ce n’est pas Roland, ni les descendants de Toussaint Louverture, gueulant leur désir de ventre plein dans l’olifant, qui fait se fendre la terre sous leurs pieds. Ce serait beau, presque, si cela avait un sens, pas tout de suite, non, beau dans cent ans et quelques livres de légendes, puis d’Histoire écrits ensuite. Mais l’homme comme la terre n’y est pour rien. L’homme peut être négligent, il peut être imprudent, il peut être sourd aux menaces, aux grondements. Bâtir sur du sable plutôt que sur du roc. Mais toujours la terre déchirera ses entrailles, enfantera de démons et de ténèbres, aplatira les Babel, même en château de sable, même du plus humble des enfants haïtiens.]

avant,

peignait-il

avant ; les arbres moutonnaient, tantôt roses

tantôt aigue marine

les têtes dodelinaient de fruits

les bananes vertes conques à voiles tout du même

de la terre, c’était la peau douce, paradis de mon ami Calixte

avant

mais la terre a retourné sa peau, ami,

d’un craquement de vieille rage

son sang de gorge a défrayé nos rues

et nos maisons

ont replié leurs voiles

linceuls retroussés

sur le visage des hommes

sur ma toile,

une lèpres d’ocre noire

dévore nos palettes naïves.

[Parler de Haïti, faire chorus avec les poètes, saisir « l’opportunité dans l’immédiateté du drame » de solliciter de l’aide, je n’ai pas su le faire quand cinquante se sont levés, ont ajouté leur page à un livre, on posé leur brique de mots dans l’édifice d’une reconstruction future. Je ne l’ai pas fait car je n’aurais donné qu’un mauvais poème, écrit dans l’urgence avec cette furieuse envie d’aider, mais cette renonciation à l’exigence qui permet la vraie création. J’aurais donné un texte mais qui me semblait indigne de leur dignité, de leur humanité, de leur génie culturel, de leur noble Histoire, un truc vite fait mal fait, parce que là, à ce moment-là, j’étais juste comme face au nouveau né, ou face au moribond, dans l’infra parole, dans le sec du verbe, dans le creuset de pierre ourlé de trop de fièvres. Dans la vanité des mes trois imprécations jetées contre le malheur de millions.  Alors, oui, deux mois après, quelle bonne idée, pensais-je, ces mots me viendraient plus aisément. J’avais tort évidemment.  ]

Mamidou son panier l’a cueillie

et elle dort dessous

les veines de ses vieilles mains

irriguent d’autres semailles

et la terre l’a concassée comme les os

des ancêtres

dans la glaise des champs

d’esclaves.

mon bateau a vomi ses poissons

tout glaiseux,

car sa coque, ami, sa coque est fendue

sèche

un ventre offert pour le sacrifice

vaudou.

© L S 1997

[Il y a la question centrale. La question de la création et de la destruction. Un poème pour reconstruire un pays, un mot contre un milliers de briques brisées. Même moi, je n’y crois pas.]

en fait,

j’aimerais juste panser vos membres

avec l’étendue de ma peau

juste passer le linge humide sur vos peaux noires

bleuies ,

serrer l’enfant jusqu’à la courbure du râle

en souffle d’endormi

juste soulever quelques gravats

les tempes battantes

veiller une ruine fraîche tout ouïe

des jours durant,

parce qu’un passant y avait vu l’ombre d’un homme sourire

croit-il,

juste avant

[La question de la valeur sacrée de la vie, la valeur sacré de la création, la valeur sacrée de la mort, la valeur sacrée de la destruction. La question archétypale de la mort qui broie pour que la moindre vie éclaire comme un soleil neuf. N’est-ce pas cela qu’on appelle l’espoir ? Ce bébé survivant trois jours parmi cent cadavres et marchant seul vers la lumière. Un pour mille. Et ceux qui restent. Qui demeurent. Qui clopinent de leur racine à demi sectionnée, ceux-là, brièvement, la poussière encore incrustée dans leur sueur, sourient de son sourire, les pieds inéluctablement lourds de tant d’absents. N’avez-vous pas frémi à la vision de cette histoire ? N’avez-vous pas osé la question lancinante : pourquoi des survivants si tant de morts autour, n’est-ce pas la suprême iniquité, cette loterie ?  En surexposition de flashs, les caméras cherchent le bruit, restent dans l’urgence. Juste à côté, hors cadre, un silence écluse les dernières prières de mille bouches écrabouillées]

ce n’est pas Haïti

c’est l’homme tout simplement

mais dans le dénuement aride,

épure d’homme, silhouette filiforme

tordue, cassée, écrasée

un bloc de béton clouant

des ventres creux,

des barres de fers

transperçant leurs mains

habiles au génie.

[Deux mois après, il n’y a plus d’images, nulle part. Dans ma boîte aux lettres, l’unicef, médecin sans frontière, Caritas, des associations de villages, la solidarité obstinée. L’argent qu’on a donné ne nous absout de rien. ]

Avant,

il y avait

maintenant il n’y a plus

et pas de leçon en sus

pour qu’un cri puisse marquer

le seuil de l’audible

même pas un bon poème

comme épitaphe au drame.

[Ca ferait une fin lapidaire, une fin bien rageuse. Mais je ne suis qu’un assaisonnement de mots sur le plat des misères quotidiennes. Ca ferait une fin amère, une conclusion cynique, sinistre, bien dans le ton puisqu’ils sont tous rejoint la foule des « sinistrés ». Mais ce serait sans compter l’humanité qu’on pèse, à chaque fois, comme pour retrancher tout l’autour qui l’étouffe. Deux cent milles morts, et quelques personnes en ce monde devenus plus humaines, car plus conscientes. Un pays rendu à terre, amalgame de débris mais le pari de le reconstruire moins pauvre, moins seul, moins oublié. On peut se décharger de la tâche en se délestant de l’argent, mais ne pas renoncer aux rêves qui grouillent aux ventres des hommes, surtout ceux-là, qui, esclaves surent trouver le miracle de devenir un jour leur propre nation.]

Florence Noël

http://pantarei.hautetfort.com

*

Donnez sur les sites de récoltes de dons

Consortium humanitaire belge : Haïti Lavi http://www.1212.be/

Poètes pour haïti : http://www.haiti2010-secourspoetique.net/

*

Liste des sites qui participent aux « vases communicants » ce vendredi 5 mars :

Mariane Jaeglé http://mariannejaegle.over-blog.fr/ et Gilles Bertin http://www.lignesdevie.com

Eric Dubois http://ericdubois.over-blog.fr et Patricia Laranco http://patrimages.over-blog.com/

lignes électriques http://ligneselectriques.blogspot.com/ et chroniques d’une avatar http://metachroniques.blogspot.com

Christophe Sanchez http://fut-il-ou-versa-t-il.blogspot.com et Yzabel http://ysabel2046.blogspot.com

Luc Lamy http://www.luclamy.net.blog et Anna de Sandre http://annadesandre.wordpress.com

futiles et graves http://futilesetgraves.blogspot.com/ et Kill that Marquise http://killthatmarquise.wordpress.com

Christine Jeanney http://tentatives.eklablog.fr/ et Arnaud Maïsetti de contretemps http://www.arnaudmaisetti.net/spip/spip.php?rubrique1

Michel Brosseau http://àchatperché.net et Juliette Mezenc http://juliette.mezenc.over-blog.com/

Frédérique Martin http://www.frederiquemartin.fr/category/mon-carnet/ et Denis Sigur http://sigur-cyrano.blogspot.com/

Pierre Ménard http://www.liminaire.fr et Anne Savelli http://fenetresopenspace.blogspot.com

Juliette Zara http://enfantissages.free.fr et Kouki Rossi http://koukistories.blogspot.com

Nathanaël Gobenceaux http://www.leslignesdumonde.wordpress.com et Jean Prod’hom http://www.lesmarges.net

Florence Noël http://pantarei.hautetfort.com/ et Lambert Savigneux https://aloredelam.com/

Hublots http://hublots.over-blog.com/ et Petite racine http://petiteracine.over-blog.com/

Pendant le week-end http://www.pendantleweekend.net/ et quelque(s) chose(s) http://ecritbook.typepad.fr/blog/

François Bon http://www.tierslivre.net et commettre http://www.commettre.fr/

Scriptopolis http://www.scriptopolis.fr/ et Kill Me Sarah http://kmskma.free.fr/

RV.Jeanney http://rvjeanney.wordpress.com/ et Paumée http://brigetoun.blogspot.com

et puis Anita Navarrete Berbel le jardin sauvage http://sauvageana.blogspot.com reçoit Anna Angeles sur son autre blog effacements http://effacements.blogspot.com

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3 réflexions sur « Haïti (avec Florence Noël) »

  1. je te remercie Florence pour ton superbe texte sans concession qui réellement cherche à comprendre, explorer ce thème pas facile, essentiel ou tu déploie ton intelligence et sincérité pour approcher ce que nos écrans ont vaguement dessiné de façon impersonnelle et narcissique, même les magazines qui ont publiés des articles des écrivains haïtiens comme Trouillot ou Dalembert se sont fait discret car comment en parler,
    cela revenait à parler du monde, de la mort, de la souffrance, comme tu le dit de la création et de la destruction, a laquelle nous assistons impuissant,
    comment en parler
    et peut être préférons nous parler ou nous tourner vers ce qui fait notre vie sans éclat, sinistre et brillante par son absence alors que je pense que le drame d’hAITI quoiqu’il y paraisse parle on ne peut mieux de ce que nous sommes, de notre monde et de notre condition d’homme
    merci Florence pour ce beau texte
    lanber

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