Aborder sur la page d’un livre qui n’a pas vos habitudes d’écriture s’apparente à la traduction. Il faut respirer un grand coup avant de se demander ce qui a changé. C’est comme accoudé au rebord d’un ferry pour ne pas tomber à l’eau. Le quai amorti par ce rebours de brouillard qui enveloppe l’étranger. Il maintient à distance comme une carapace douce, comme une excroissance de l’ineffable.

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(c) Diebenkorn

Je me souviens, je ne voyais plus son visage, il y avait les joues, les lèvres et les arcades sourcilières mais on ne voyait plus au travers, toute tentative de pénétrer était renvoyé par la peau qui avait cette capacité de rétracter, de noyer le regard sous une soudaine vapeur cutanée. J’aurais été incapable de me rappeler son visage sans doute sa mèche balayait toute intrusion.

Pourtant j’étais aspiré par son idée je me heurte encore et j’écoute les sirènes, il ne reste qu’elle et je l’écoute et je m’étrangle, la corde qui me retient au mat me fait sortir les yeux hors des lobes et elle me sourit toujours plus et le chanvre se resserre.

(c) DienbenkornOn est venu jusque-là sur une idée et peu de bagage, c’est l’essentiel dans l’entreprise, un désir de rencontre presque désespéré, quand pour l’instant du bateau il y a peu, non que la vapeur, ni la peau ni le brouillard ne trouble, ce qui trouble plus que tout c’est d’être là , en cet endroit ininvité, comme décollé d’une rétine et collé sur un lieu sans rien colmater comme s’il y avait un trou alors qu’il n’y a pas de trou et qu’une feuille tombe.

Nous nous étions échangés des mots pendant que nous dormions  Est-ce l’illusion que l’autre est semblable à soi, la vérité c’est que l’autre est situé sur un plan décalé de la géographie, à distance d’un regard et d’une brassée, parallèle sans que rien de nos corps rapproche comme un bateau rapprochant du quai et que sa lourdeur va faire éperonner ce lieu curieux.

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il y a comme à recréer un langage, tous les marins et les marchands s’y sont essayés, dans les cales des caisses contiennent toutes sortes de départs que du lointain on a comme jeté de ce lointain vers ces cotes et que l’on accompagne. Cela est de porter des valises et d’accoster. Tout s’écoule et le vertige est sur le bord.

Ma présence incongru n’est pas sur la carte. Je parle une sorte de lingua franca, les deux bouches se rapprochent, un pidgin de façon à être compris, constituer un patchwork du connu et de l’indistinct pour deviner dans quel ordre reconstituer l’étonnement, je l’ai déjà dit à travers un brouillard. Voilà le sens de la traversée, de l’eau et de l’existence même des iles, des terres avancées comme chuchotées par le vent et qui tombent.

Plus tard, quand je me serai habitué j’écrirai un poème ou quelques lignes qui fassent sens. je reviendrai derrière ce rideau d’eau.

  • publié d’abord dans le cadre des vases communicant de Novembre 2015 et repris ici sous cette forme

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