Où est passé le titre-bouchon ?

VASE COMMUNICANTS novembre 2010

ISABELLE BUTTERLIN D’ AEDIFICAVIT

Bien sûr son blog Aedificavit @ http://yzabel2046.blogspot.com/ de son coté accueillera mon texte

j’en rêvais depuis plus d’un an, celui là je l’avais annoncé dès le 15 aout 2009 mais n’avais pas pu répondre présent; un échange de texte avec Isabelle Butterlin dont j’aime l’esprit et la finesse d’analyse, le style à la fois limpide et d’une précision inouïe, bref, ce vase communicant est particulier pour moi et parce que nous voulions de la légèreté nous avons décidé que notre thème serait :  Où est passé le tire-bouchon ?

Où est est passé le tire bouchon ?


Non ! Non et non ! où est passé ce fichu tire-bouchon ! Il a disparu. Non, ce n’est pas une invitation, les invités ne vont pas arriver, la table n’est pas mise, il n’y a pas de cristal, ni d’argenterie, ce n’est pas la question. Je ne peux pas tout esthétiser tout le temps, assez des dandys et des esthètes, des invitations, des rictus, des mondanités, et de la vaisselle juste après ! Non : je cherche le tire-bouchon, c’est tout simple. D’accord, je n’avais qu’à ranger, et je n’ai pas rangé, parce que j’ai fait autre chose et que le temps glisse entre mes mains comme du sable autrefois.

Autrefois, c’était le sable que je laissais filer entre mes mains, il les caressait, et les vagues se répétaient, je gardais les yeux mi-clos, je m’amusais du sable, le temps ne m’était rien. Je me réveille sur les rives du monde adulte, il y a bien longtemps que le temps file, et je n’ai rien rangé, je n’ai pas eu un moment de calme, le jour me dépose sur les rives du soir, et je ne trouve plus le tire-bouchon.

Mais ce n’est quand même pas le moment de ne pas trouver ce fichu tire-bouchon. Un truc du genre une visse sans fin (pour une fois qu’il y a un peu d’infini dans ce monde), et il a fallu qu’il disparaisse dans le tiroir. C’est juste que c’est samedi soir, le téléphone a sonné, j’ai répondu, j’ai raccroché, et soudain, il faudrait un peu de la légèreté d’un Châblis. Non, parce que le Champagne résoudrait certes le problème du tire-bouchon, mais je… non… revenons à l’hypothèse Châblis, c’est plus raisonnable. Si je ne retrouve pas le tire-bouchon, je peux toujours remettre la main sur le couteau suisse, qui doit être dans la valise, elle-même au fond du placard. Il y a ça, sur un couteau suisse, un tire-bouchon ?

C’est alors que les difficultés commencèrent. En principe, avec un couteau suisse, une bouteille de Châblis et un verre à pied, j’aurais dû pouvoir recréer un petit espace de calme et d’ordre au milieu du monde. Je n’ai pas d’ambition, un microcosme suffira. Tout sombre, j’en conviens, je sais, nous courons tous à notre perte, l’air que nous respirions est pollué, les innocents meurent, les menaces se multiplient s’accroissent se démultiplient, mais là, je tiens l’équation parfaite pour une soirée tranquille. J’ai révisé mes ambitions à la baisse.

Et c’est pourtant là que les difficultés commencèrent. Viser le centre exact du bouchon ne fut pas une mince affaire. J’avais réussi un coup digne d’un grand sommelier en découpant le … enfin… ça doit avoir un nom, le papier métallique qui entoure le bouchon, même si je ne maîtrise pas totalement le vocabulaire, c’était très bien découpé, sans bavure. Disons la collerette, voilà, j’ai découpé la collerette. Mais le point fixe au milieu du bouchon ne se laisse pas viser aisément. C’est un léger décalage, certes, mais qui augure mal de la suite des opérations. Je tourne. Je tourne encore, un peu inquiète, le tournillon part de travers, je sens que le bouchon va se déchirer, je ne vais pas me faire du thé… mais je sens que tout est en train de déraper. Ne pas renoncer.

Peut-être pas. Maintenant l’opération que je maîtrise le moins, tous les indicateurs passent au rouge : ressortir le tout (bouchon fissuré, et tire-bouchon) du goulot. Pour les miettes, heureusement, j’ai la passoire qui est pleine de thé, mais là, mes gestes sont d’une précision chirurgicale. Revenons au goulot. Je ne comprends pas pourquoi on appelle ça un tire-bouchon ! Avec une brochette, les opérations seraient aussi simples. L’hypothèse sabre me tente aussi, je déjoue d’une connexion neuronale les changements de consonne, sabrer, sabler, mais ça me ramène au Champagne, mais j’ai beau être un samouraï, il se trouve que pour le moment je n’ai pas mon sabre (je sais, c’est une faute, mon honneur en prend un coup).

Mes rêves de sommelier sont loin. Reste à tirer comme une brute sur cet assemblage méréologique parfaitement immobile, et d’un entêtement abyssal, composé d’un bouchon effrité et d’un tire-bouchon qui a usurpé son titre, coincés dans une bouteille. Le seul objet en mouvement de tout cet assemblage est la bouteille qui glisse, je n’arrive pas à la retenir, nous sommes au bord de la catastrophe, le basculement est inévitable, et la destruction de ce cosmos commence avant même qu’il ait été contemplé dans la perfection de son accomplissement par un seul être. La perfection qui n’existe pour personne est-elle une perfection. C’est une perfection plus grande d’exister que de ne pas exister, et ce précepte cartésien me traverse l’esprit, heureusement.

Il reste encore une chance… Je lance un S.O.S. sur Twitter… dans les minutes qui suivent, quelqu’un entend ma voix … et me conseille de taper sourdement la bouteille contre un mur, à condition de l’avoir préalablement glissée dans une chaussure… le désastre est proche, mes forces me fuient, mon courage vacille. C’est bien un conseil masculin, ça : je porte des ballerines, des escarpins, ou des bottes. Pas question de massacrer mes ballerines. Je risque de me faire mal avec le talon de mon escarpin. Reste les bottes… la bouteille va disparaître dedans. Faisabilité : néant. Accablement.

Reste à sonner chez le voisin, celui qui a garé ma voiture la fois où j’avais écorniflé le poteau dans le parking, et lui confier le tout, sans voir sa mine déconfite devant le désastre. Mon indépendance et mon autonomie sont sauves ; c’est seulement que les tire-bouchon des couteaux suisses ne valent rien. Ou alors que les goulots des bouteilles de Châblis vont de travers. Mais moi j’aime bien ce qui va de travers.

Isabelle Butterlin

LISTE DES PARTICIPANTS AUX VASES COMMUNICANTS DE NOVEMBRE

Anne Savelli http://fenetresopenspace.blogspot.com/ et Christophe Grossi http://kwakizbak.over-blog.com/

Pierre Ménard http://www.liminaire.fr/ et Daniel Bourrion http://www.face-terres.fr/

Lambert Savigneux https://aloredelam.com/ et Isabelle Butterlin http://yzabel2046.blogspot.com/

Cécile Portier http://petiteracine.over-blog.com/ et Joachim Séné http://joachimsene.fr/txt/

Marianne Jaeglé http://mariannejaegle.over-blog.fr/ et Olivier Beaunay http://oliverbe.blogspirit.com/

François Bon http://www.tierslivre.net/ et Bertrand Redonnet http://lexildesmots.hautetfort.com/

Landry Jutier http://landryjutier.wordpress.com/ et Jérémie Szpirglas http://inacheve.net/

Anita Navarrete-Berbel http://sauvageana.blogspot.com/ et Lauran Bart http://noteseparses.wordpress.com/

Juliette Mezenc http://juliette.mezenc.over-blog.com/ et Christophe Sanchez http://fut-il-ou-versa-t-il.blogspot.com/

Murièle Laborde Modély http://l-oeil-bande.blogspot.com/ et Sam Dixneuf-Mocozet http://samdixneuf.wordpress.com/

Urbain, trop urbain http://www.urbain-trop-urbain.fr/ et Scritopolis http://www.scriptopolis.fr/

Arnaud Maïsetti http://www.arnaudmaisetti.net/spip/spip.php?rubrique1 et Laurent Margantin http://www.oeuvresouvertes.net/

Piero Cohen-Hadria http://www.pendantleweekend.net/ et Brigitte Célérier http://brigetoun.blogspot.com/

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